Vieille auto(3)
Courageux comme l'homme, notre narrateur ne se résout pas à avouer à sa vieille amie qu'il l'emporte à sa fin. Elle, comme une compagne de toujours le comprend à demi-mot...
Distrait, j'oublie de passer la quatrième puis la troisième quand commence la montée du Drossetto. Mais la Mustag-Morrison, au lieu de s'offenser, veut me donner une leçon : en quatrième elle grimpe la pente comme si de rien était, sans haleter, sans coup de tête, sans le moindre signe de fatigue.
Je m'en aperçois quand je suis déjà presque au sommet.
- Compliments, lui dis-je. Tu es une vraie jeune fille aujourd'hui.
Quand je passe enfin en troisième, elle a son petit rire bien connu, plein de dignité. Mes paroles l'ont flattée. A son allure, à sa respiration, à son doux ronron, à ses bonds en avant quand nous doublons, je comprends qu'elle est heureuse. Et pourtant c'est son dernier voyage, et pourtant je la conduis à l'abattoir.
Elle roule comme dans son beau temps, hélas lointain. C'est une feinte, je le sais, c'est un effort atroce qu'elle s'impose pour déguiser la réalité, pour me persuader qu'elle est toujours en grande forme, que pour elle les années n'ont pas passé, qu'elle peut encore faire cent fois le tour du monde sans un accroc. Comme si elle avait deviné mes intentions, comme si elle essayait, par cette absurde comédie, de mériter sa grâce.
Et au contraire, elle est vieille, je le sais. Une ruine. Il suffirait d'une vingtaine de kilomètres pour la voir s'affaisser, et gémir, et trébucher, et révéler son délabrement. C'est ce que je me dis, pour chercher une justification à ma dégoûtante trahison. Elle soudain :
- Tu te souviens ce voyage en Espagne, quand nous avons fait mille six cent kilomètres sans étape ?
- Bien sûr que je me le rappelle. Mais quel rapport ? (Etrange; c'est la première fois qu'elle se laisse aller aux nostalgies)
- Rien, fait-elle. Et tu te rappelles cette superbe course de Paris à Milan pour rejoindre ta maîtresse ? Si incroyable que cela semble, une moyenne de plus de cinq cent. Tu te rappelles ?
Je me tais, voilà la place Cineriano, grâce au ciel, voici l'établissement. J'entre dans la cour, je m'arrête devant l'atelier. Sur les côtés, le long du mur d'enceinte, des tas d'horribles carcasses. Avant demain, la Mustag-Morrison sera ainsi réduite.
- Nous sommes arrivés, dis-je.
- Nous sommes arrivés ?
- Oui.
- Mais, fait-elle. Mais ce n'est pas...ce n'est pas un atelier de réparations.
J'éteins le moteur pour l'empêcher de parler. Je descends, entre à pied dans l'atelier, je demande des renseignements. Ils semblent au courant. "Faits-la entrer, s'il vous plaît", me dit un petit homme sec qui doit être le chef.
Je remonte en voiture, je remets en marche. Et elle aussitôt : "Tu...tu veux me faire ça ?"
Elle le dit d'une voix désespérée et tremblante que je ne lui ai jamais entendue. Je n'ai pas le courage de répondre. A peine entré dans le hangar, j'éteins immédiatement le moteur pour ne plus entendre la terrible plainte.
"Très bien monsieur, fait le contremaître. Voulez-vous que je vous fasse raccompagner dans le centre ?"
A moteur arrêté, la moribonde Mustag-Morrison ne peut plus parler, elle ne peut ni protester, ni supplier, ni pleurer. Mais sur son visage je lis l'expression horrible de ceux qui sans préavis, sans raison se sont entendus condamner à mort.
N'écoutant que mon coeur, je vous laisse sur votre faim, espérant que demain, demain vous serez là pour connaître le sort de notre amie mécanique. Qu'auriez-vous à dire à notre narrateur : n'hésitez pas pour une fois à faire entendre votre voix au milieu d'un roman !!!!
Distrait, j'oublie de passer la quatrième puis la troisième quand commence la montée du Drossetto. Mais la Mustag-Morrison, au lieu de s'offenser, veut me donner une leçon : en quatrième elle grimpe la pente comme si de rien était, sans haleter, sans coup de tête, sans le moindre signe de fatigue.
Je m'en aperçois quand je suis déjà presque au sommet.
- Compliments, lui dis-je. Tu es une vraie jeune fille aujourd'hui.
Quand je passe enfin en troisième, elle a son petit rire bien connu, plein de dignité. Mes paroles l'ont flattée. A son allure, à sa respiration, à son doux ronron, à ses bonds en avant quand nous doublons, je comprends qu'elle est heureuse. Et pourtant c'est son dernier voyage, et pourtant je la conduis à l'abattoir.
Elle roule comme dans son beau temps, hélas lointain. C'est une feinte, je le sais, c'est un effort atroce qu'elle s'impose pour déguiser la réalité, pour me persuader qu'elle est toujours en grande forme, que pour elle les années n'ont pas passé, qu'elle peut encore faire cent fois le tour du monde sans un accroc. Comme si elle avait deviné mes intentions, comme si elle essayait, par cette absurde comédie, de mériter sa grâce.
Et au contraire, elle est vieille, je le sais. Une ruine. Il suffirait d'une vingtaine de kilomètres pour la voir s'affaisser, et gémir, et trébucher, et révéler son délabrement. C'est ce que je me dis, pour chercher une justification à ma dégoûtante trahison. Elle soudain :
- Tu te souviens ce voyage en Espagne, quand nous avons fait mille six cent kilomètres sans étape ?
- Bien sûr que je me le rappelle. Mais quel rapport ? (Etrange; c'est la première fois qu'elle se laisse aller aux nostalgies)
- Rien, fait-elle. Et tu te rappelles cette superbe course de Paris à Milan pour rejoindre ta maîtresse ? Si incroyable que cela semble, une moyenne de plus de cinq cent. Tu te rappelles ?
Je me tais, voilà la place Cineriano, grâce au ciel, voici l'établissement. J'entre dans la cour, je m'arrête devant l'atelier. Sur les côtés, le long du mur d'enceinte, des tas d'horribles carcasses. Avant demain, la Mustag-Morrison sera ainsi réduite.
- Nous sommes arrivés, dis-je.
- Nous sommes arrivés ?
- Oui.
- Mais, fait-elle. Mais ce n'est pas...ce n'est pas un atelier de réparations.
J'éteins le moteur pour l'empêcher de parler. Je descends, entre à pied dans l'atelier, je demande des renseignements. Ils semblent au courant. "Faits-la entrer, s'il vous plaît", me dit un petit homme sec qui doit être le chef.
Je remonte en voiture, je remets en marche. Et elle aussitôt : "Tu...tu veux me faire ça ?"
Elle le dit d'une voix désespérée et tremblante que je ne lui ai jamais entendue. Je n'ai pas le courage de répondre. A peine entré dans le hangar, j'éteins immédiatement le moteur pour ne plus entendre la terrible plainte.
"Très bien monsieur, fait le contremaître. Voulez-vous que je vous fasse raccompagner dans le centre ?"
A moteur arrêté, la moribonde Mustag-Morrison ne peut plus parler, elle ne peut ni protester, ni supplier, ni pleurer. Mais sur son visage je lis l'expression horrible de ceux qui sans préavis, sans raison se sont entendus condamner à mort.
N'écoutant que mon coeur, je vous laisse sur votre faim, espérant que demain, demain vous serez là pour connaître le sort de notre amie mécanique. Qu'auriez-vous à dire à notre narrateur : n'hésitez pas pour une fois à faire entendre votre voix au milieu d'un roman !!!!
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