Texte excellent sur l'écosphère

Publié le par Dom

Je mets à l'honneur Sohayb, une collègue, qui a écrit un texte sur l'écosphère et que j'ai trouvé excellent (elle m'a donné l'autorisation de le divulguer) : toute ressemblance avec le monde humain n'est pas fortuite !

Je possédais une écosphère et un jour elle s'est atomisée. Une flaque, des débris de verre, l'apocalypse...

Je l'avais posée dans un endroit où je pouvais facilement l'observer, fascinée comme lorsque je regarde brûler un feu de cheminée.

Les crevettes vivaient en excellent voisinage.
Lorsque l'hiver arriva, la température ambiante baissant, la nourriture vint à manquer. S'établit alors, entre les crevettes une guerre de territoire, chacune défendant de pinces fermes les quelques centimètres cubes d'eau qu'elle s'était réservés. Mais force était de constater que les incursions en territoire ennemi devinrent plus fréquentes. Certaines s'associèrent pour accroître leurs forces.

Mais à partager la rareté on s'affaiblit. L'une qui était plus forte donc plus affamée entreprit d'asservir les autres. Elle prêcha d'abord, faisant croire aux plus faibles que l'Être Suprême qui les avait enfermées dans l'écosphère leur promettait une vie meilleure dans l'au-delà. Les estomacs vides gobèrent les belles paroles comme autant de dérivatifs à leur faim. Il fallait se sacrifier pour atteindre le bonheur. On instaura des rituels et des cérémonials pour honorer l'Être Suprême, histoire de donner du faste au mystère et détourner l'attention des moins crédules. Les offrandes accumulées terminaient dans la panse de la crevette prêcheuse.

Les autres tribus de crevettes adoptèrent d'autres croyances, d'autres cérémonies, d'autres tabous. Mais les crevettes prêcheuses étaient toujours les plus bedonnantes. Ce qui n'échappa pas à l'oeil des crevettes septiques qui tentèrent une contre-propagande. Elles passèrent immédiatement du statut de contestatrices à celui de boucs-émissaires. Oui, si la famine continuait, voire s'aggravait, c'était bien de leur faute à ces mécréantes hérétiques, réfactaires aux règles. On les pourchassa, les emprisonna, les tortura puis elles furent exécutées en place publique pour l'exemple. L'asservissement était total.
Mais ne se réglait pas le problème de l'approvisionnement. Certaines tribus en colonisèrent d'autres, plus faibles, les pliant à leurs coutumes, les réduisant à une vie de sous-crevettes productrices et dociles parce que tenues sous la coupe ferme de dictateurs corrompus.

Doucement, les crevettes guerrières, qui épaulaient les crevettes prêcheuses, prirent de l'ascendant sur ces dernières en mettant en avant leur rôle dans la colonisation. Les crevettes prêcheuses s'associèrent volontiers à elles, chacune apportant sa pierre à l'édifice qui permettait d'instaurer le totalitarisme.
Certaines crevettes guerrières devinrent spéculatrices, elles amassaient les ressources pour créer de la demande et faire monter les prix. Mais pour accumuler les ressources il faut pouvoir disposer de ressources, et si les concurrents ne jouent pas le jeu, en se soumettant pas aux lois du marché, il devient difficile de spéculer.

On inventa alors des dangers potentiels, venant de contrées où justement s'accumulaient les ressources. Tous les prétextes étaient bons : telle tribu mettait en danger l'équilibre mondial en jouant sur les cours du marché, telle autre représentait un danger à l'ordre écosphéral en répandant des idéologies dangereuses. La propagande battait son plein. Les crevettes de base étaient maintenues sous tension par des discours effarants dans lesquels les mots bien choisis frappaient les esprits maintenant terrorisés. On organisa des frappes punitives dans le but d'abattre les ennemis imaginaires mais on ne faisait qu'accroître l'instabilité de régions fragiles, au grand profit des crevettes spéculatrices.

Peu à peu mon écosphère, si limpide, devint trouble. J'observais, impuissante, le désastre annoncé. La fermentation devint inéluctable, les crevettes spéculatrices, peu soucieuse de l'écosystème, puisaient sans vergogne, empoisonnaient l'environnement sans scrupule pour amasser encore et encore, délocalisaient les productions pour exploiter au mieux tout en accroissant leurs profits.

Elles s'étaient alliées au sein d'une organisation, baptisée CRE-8 (Consortium Responsable de l'Ecosphère des 8 super-tribus) et avaient à leur botte les crevettes prêcheuses et les crevettes guerrières embourbées jusqu'au cou dans ce marasme spéculatif.

Le peuple tentait encore de croire qu'il pouvait décider de quelque chose puisque, généreusement on lui avait accordé le pouvoir d'élire ses représentants. Mais les élus s'avéraient être eux-mêmes des spéculateurs.

Et à force de puiser et d'épuiser les ressources l'écosphère perdit son équilibre. L'eau devint acide rongeant les parois du globe, la fermentation des déchets de surproduction produisit des gaz toxiques empoisonnant les populations et créant une surpression. Le dernier essai de tir de missile nucléaire eut un effet catalytique qui provoqua l'explosion de l'écosphère...
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Publié dans Atelier d'écriture

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