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Dimanche 21 janvier 2007

Proposition de Ka, émérite auteur de La boîte à images
Comme souvent c'est au dernier moment que j'apporte la touche finale. Voici donc le défi relevé.
Le concours était jusqu'à ce soir, vous ne pourrez donc plus participer (à moins que vous n'ayez déjà sauté le pas) mais je pense que vous pourrez lire les propositions. Merci pour ce bon moment, comme toujours, plaisir d'écrire renouvelé.

Petite vie d'un autre
Petit, aussi loin que je me souvienne, j'ai toujours été un échec vivant. Les souvenirs qui affluent  entre mémoire et contes inventés, me ramènent à l'indignité de mes efforts.
A peine né, racontait ma mère d'un air désespéré, j'avais sans réussir, fait plusieurs tentatives pour têter le mamelon tendu, plein d'amour et d'attente. Je me semblais prédisposé aux ratés, il se dérobait, glissait, je le mordais de la mâchoire pour le retenir. Une fois ma tête retomba lourdement, je m'endormis, assommé sur son bracelet, lui causant bien des frayeurs, comme aux infirmières répétant désemparées qu'elles n'avaient jamais vu ça. Maman ne put jamais m'allaiter, je crois qu'elle m'en tint rigueur.
Mon père fut a son tour déçu, sportif dans l'âme il décida de faire de moi  un héros du tennis. A 6 mois, déjà, il me prenait sur ses genoux lors des diffusions télévisées, répétant avec moi les gestes de ses idoles. Tout se délita à 6 ans lorsqu'il m'inscrit dans un club. Je n'étais pas d'une adresse mémorable mais je tenais un jeu de jambe honorable bien qu'un peu original, suscitant les rires de mes camarades. Il racontait cependant, lors de ces soirées calvaires où mes parents se plaignaient de moi à leurs amis, le fameux jour où je me pris sur la tête 326 balles de tennis.


Je pleurais à chaudes larmes, ne pouvant bouger, l'entraîneur baissa les bras et chuchota : "
Ecoute petit, vraiment, tu es une catastrophe. Mais comment je vais expliquer cela à ton père? Quand il saura la vérité, il se mettra dans une terrible colère."
Ma grande soeur de 12 ans mon aînée a les larmes aux yeux en évoquant son mariage. Ce fut une succession d'événements que l'on m'imputa plus ou moins injustement.
Il est vrai que je trébuchais et atterris dans le gâteau à trois étages, maculant de chantilly les costumes de mes cousins. L'attention obsessionnelle de ma soeur pour la perfection s'en trouva fort mal et mes cousins posèrent tête basse, fâchés d'être cachés au deuxième rang. Je fus exclu de cette immortalisation.


En remontant la croisée, suivie par deux pimbêches qui me tirèrent la langue, je voulus me venger en les tirant par la manche, se faisant, je mis le pied sur la traîne déchirant ainsi le haut de la robe de mariée, découvrant son torse, l'abbé eut du mal à s'en remettre. En courant vers la sortie suivi par ma soeur déguisée en harpie je heurtais son futur, un rugbyman de belle allure, le laissant les quatre fer en l'air. J'entendis dans ma fuite la prédication de cet homme coléreux :
"Je le jure par ma fidélité conjugale ! Je punirai ce crime de telle façon qu'on ne l'oubliera de longtemps."
Depuis j'évite mon beau-frère autant que faire se peut, son regard me cloue sur place.

Adolescent, je m'étais beaucoup refermé, parlait peu et évitait la compagnie des hommes, vous aurez aisément compris pourquoi. Mes parents décidèrent de me faire jouer au théâtre, un psychologue de leur entourage leur ayant conseillé. Me voilà donc sur scène et je fus vite considéré comme la couleur verte au sein de la troupe. Ils décidèrent donc de me cacher dans le trou du souffleur pensant que là au moins, je ne pourrai faire de mal. Dans la célèbre pièce de Shakespeare je dus intervenir. La réplique perdue :
"
Brigand ! l'heure de ta mort est arrivée ! rends-toi à l'instant ou bien je te fais périr pour toutes tes perfidies !"
fut remplacée par un long silence. Il faut dire que craignant mes effets, les acteurs apprenaient leur texte sur le bout des doigts. Je m'installais donc dans mon cagibi, lisant moult ouvrage, étant sûr que dans ce mode de fiction, aucune catastrophe ne pourrait arriver. Erreur, je m'étais endormi sur La critique de la raison pure, et mon ronflement jusque-là caché par les répliques fut perçu par la salle hilare. On baissa le rideau, je fus congédié comme une lèpre et repris le chemin de ma chambre sous le regard désespéré de mes géniteurs.

A 18 ans, mon père fit comme dans un conte, il m'offrit un peu d'argent, le chat de la famille, mon unique interlocuteur, le vieil appareil photo légué par mon grand-père et la Ford asthmatique.
Je dormis sur les sièges, je partageai la vie des hommes de la rue, me réchauffais au coeur des malchanceux et mes maladresses se cachèrent dans la masse. Je rencontrai Platon, un ancien clochard, ridé comme une carte, portant un vieux chapeau. Il parlait philosophie sur les vieux sièges de ma voiture quand le temps était pluvieux. Ce fut lui qui me proposa d'utiliser mon appareil photo et de faire de notre vie un album de papier. Papiers jaunis, banc surpeuplés, gabardine trouée, regards méprisants mais aussi sourires, belles gueules, yeux pétillants. J'arrivais dans cette misère à montrer laideur et beauté. Nous déposâmes les clichés dans la boîte aux lettres d'une galerie d'art. Les photos furent aimées, choyées et nous avec. Je pus petit à petit monter mon atelier, Platon, lui avait troqué son vieux chapeau contre celui de gardien de musée. Je suis heureux que ce soit lui qui veille sur notre vie. Il dépose chaque année, comme un anniversaire, un bouquet de soleil au pied d'une photo.
C'était la plus touchante pour nous, le visage d'un jeune ami, tout juste dans la rue, mis à la porte de chez lui qui disparut un jour, succombant à la rudesse de cette vie de chien.
Je suis toujours maladroit mais dans ma nouvelle vie, l'oeil dans l'objectif, je fais coexister toutes les facettes de la vie. Je gagne le droit d'être humain.


Par Dom - Publié dans : Atelier d'écriture
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