Vite, vite profitons-en. L'ordinateur a enfin accepté de me donner l'accès à mon moyen d'expression favori. L'ordinateur : l'amour et la haine. Je crois que ceux que j'ai cotoyé étaient des femmes et qui plus est des femmes jalouses !
Je me souviens des crises de silence brutales qui m'imposaient les ordinateurs de mon ancienne école. Le matin, confiante, je me dirigeais vers leur refuge, dans un coin de ma classe et rien dans leur attitude n'annonçait les longues journée de bouderie qui allaient suivre. Détendue, je laissais courir mes doigts sur l'écran familier et essentiel dans ce lieu de l'autre côté de la fracture numérique, seul détenteur de l'ouverture au monde. Et là, voilà que traîtreusement, ils restaient muets, leur rire caché par le ventilateur qui doucement éventaient ces parjures. Alors je le savais, ils l'attendaient, LUI, le réparateur qui passé il y a un mois et qui les avaient délaissés à mes inexpertes mains féminines. Nous rentrions alors dans un jeu malsain et je les faisais patienter tandis que chaque matin ils s'obstinaient. Puis, de guerre lasse, j'adoptais la seule attitude possible : la tête basse, l'abandon à leurs caprices. Pendant mon coup de fil au seul réparateur local choisi par la mairie (au demeurant fort gentil) je tentais encore de les rallumer histoire de bien me rassurer : cette fois-ci les ordinateurs étaient bien cassés (ce n'était pas manoeuvre habile de leur part, du moins le croyais-je). L'HOMME savait, il connaissait la perversité de la relation qui unissaient ses machines à leur utilisatriuce à peine tolérée. Il n'essayait jamais de me demander quelques occultes manipulations qui seraient inutiles et proposait son rendez-vous mensuel. Le matin suivant, comme un rituel inépuisable, je préparais le café nécessaire, ainsi que les petits gâteaux et vers 9h00, les enfants impatients tandis que je dépassais l'énervement qui me gagnait, LE voyaient arriver. Il entrait sans frapper, calmement, comme le toréador se sachant vainqueur en posant le pied sur le sol poussiéreux de l'arène. Goguenard, un sourire au lèvres, il s'avançait, ignorant le malaise qui m'envahissait, un bonjour jovial lancé à l'assistance. Sa place était prête, il buvait lentement sa tasse, tandis que les enfants relevaient les yeux par intermittance de leur cahier pour observer le rituel immuable. Il reposait sa tasse qui tintait dans le silence, ne touchait pas encore aux biscuits craquants, ce serait la récompense de sa visite, il avançait la main doucement, sans précipitation et je retenais mon souffle. Et si cette fois-ci vraiment ils étaient malades ? S'ils allaient pour une fois arrêter leur jeu malsain qui me rendait folle ? Il appuyait sur les boutons d'une main sûre, pourquoi trembler, il n'y aurait aucune raison pour que cela soit différent !
C'est ce qu'elles attendaient, ces terribles Amazones aguicheuses, le son familier résonnait à nouveau, et les couleurs attirantes s'affichaient, comme le chant des sirènes, essayant de retenir leur amant débonnaire.
Suivait une discussion effrayante dans son "identiquité" : vous savez, la terrible impression de déjà entendu.
- Qu'avaient-ils exactement ?
- Il ne s'allumaient pas, répondais-je au milieu d'une phrase de grammaire.
- Ah !
Ses yeux s'animaient d'un brillant moqueur.
- Je vais vous nettoyer tout cele et vous installer quelques logiciels qui faciliteront votre travail. Histoire de dire que je n'aurai pas fait le voyage pour rien ! insistait-il d'un ton léger.
- Je vous remercie, répondais-je d'un sourire forcé.
Il finissait son travail en mâchant bruyamment ses gaufrettes (et comme d'habitude je me disais que j'allais pour la prochaine fois lui prendre des petites madeleines moins bruyantes et aptes depuis Proust à rappeler force souvenirs) puis à 10h00, au moment où enfin les sages redevenus fauves courent vers la récré, il se levait, refermait sa mallette semblable à celle de mon médecin, me serrait vigoureusement la main (histoire de rappeler que seules de telles mains pouvaient dompter les bêtes), prenait quelques nouvelles de ma famille et repartait détendu d'un argent si facilement gagné.
Je le regardais distraitement partir avec un sentiment mélangé, mais tenant ma vengeance. Les machines n'avaient pu le retenir plus longtemps et il les avaient abandonnées à leur triste sort. Toute à leur peine, elles oublieraient ma présence jusqu'au mois prochain. Ma honte ressurgira alors. Je n'ai toujours pas compris pourquoi il revenait chaque fois sans colère pour allumer de temps en temps ces traîtresses qui n'avaient nul autre besoin que d'être à son contact
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